GSM1

Ce 15 mai dans les Ardennes, c’est un jour qui est gravé dans ma mémoire jusqu’à la mort…
 
Pendant 40 ans, mon fils, mon cerveau a effacé, oui, effacé cette journée et toutes celles qui ont suivi…
Ces journées d’horreur, me sont revenues il y a peu et j’ai voulu affronter leur souvenir…
Avec ta mère, nous sommes allés sur place… Je suis allé revoir ces lieux douloureux…
Oui, je revois, ce 15 mai…
 
Le matin de ce jour là, nous avions peu dormi, fatigués, mais décidés à rejoindre le front. Nous ignorions alors qu’il n’y avait plus de front.
Nous gravissions les raidillons et descendions des collines, l’une après l’autre, quand, au sommet d’un champ de blé, nous distinguons un convoi de camions militaires…
 
Nous faisons mettre en joue par les tireurs d’élites, tandis que l’ensemble du régiment se plaque au sol…
Le lieutenant observe avec ses jumelles… Il les lâche et s’écrie «  Ne tirez pas. Ce sont des alliés Belges ! »…
Au loin nous distinguons le convoi qui s’arrête…
 
A l’ordre du Lieutenant, nous nous relevons tous, mettons nos armes en bandoulières et nous élançons vers le convoi.
Nous courrons joyeux vers nos alliés, en criant, « Attendez-nous ! Faites nous une petite place ».
Les cris de joie fusent, tandis que nous courrons à perdre haleine…
 
Au loin, j’aperçois les soldats Belges qui descendent de camion pour nous accueillir…
Ils descendent dans le fossé. Ils doivent en profiter pour aller pisser…
 
Nous nous rapprochons vite, mais soudain, des coups de feux claquent.
Mais qu’est-ce qu’il leur prend à ces Belges ? Ils nous prennent pour des Boches !
« Ne tirez pas ! On est Français ! ». Les tirs deviennent un vrai mitraillage. Des camarades qui couraient près de moi tombent. Certains s’arrêtent hésitent, chancèlent, tombent dans des gerbes de sang… Je n’ y comprends rien… Je continue à courir, tellement tétanisé, que je ne sais pas quoi faire d’autre. Mourir par des tirs amis, quelle bêtise la guerre !
 
Il n’y a plus personne autour de moi. Le Lieutenant est tombé lui aussi… devant moi ; une ligne de fumée des tirs Belges s’élève du fossé qui borde la route. Plus je suis terrifié, plus je cours, en pensant que peut-être je passerai plus facilement entre les balles.
Arrivé près du fossé, emporté dans mon élan, je saute par-dessus les hommes allongés l’œil rivé à l’œilleton de leur viseur. Je franchis d’un bond ce fossé et traverse la route entre les camions arrêtés.
Je saute l’autre fossé et m’enfuis vers le bois tout proche.
 
Je m’affale derrière le premier arbre venu.
Je réalise soudain, que l’uniforme des soldats qui nous mitraillent est Allemand. Je les ai vu de près. Uniforme verdâtre et non kaki marron comme les Belges…
Epuisé, je regarde néanmoins, le nez au raz des racines…
 
Les camions, sont aux couleurs du drapeau Belge. Le massacre continue…
 
Je vois au loin, quelques hommes qui s’enfuient, d’autres qui tombent fauchés par les mitrailleuses ennemies…
J’espère que certains ont eu l’idée de se coucher pour éviter d’être tués…
J’ai la gorge nouée de voir mes camarades exterminés. Un sentiment de colère, de désespoir et de frayeur m’envahit. Je me couche derrière l’arbre. Un tremblement secoue tout mon corps. Mes dents s’entrechoquent. Je ne peux rien réprimer…
 
Cela dure longtemps…
J’entends les tirs cesser, puis les rires des Allemands, dont je reconnais les accents gutturaux…
 
Je ne bouge toujours pas. Je ne peux pas. J’écoute, tout ce que je parviens à faire c’est d’écouter. Je me dis que s’ils venaient pour me tuer, je ne pourrais même pas me défendre… Tant pis !..
Mes amis, mes copains, sont morts, alors, pourquoi pas moi, après tout ?
 
J’ai peur de mourir, mais mes muscles ne répondent pas, mes yeux ne voient plus. J’entends seulement…
 
Combien de temps se passe –t-il ? Je ne sais pas. J’entends des avions passer en rase-mottes et qui mitraillent. Ils passent et repassent plusieurs fois, dans les deux sens et mitraillent le champ où mes camarades sont allongés, vivants ou morts. Un tel acharnement…
 
Un autre convoi de camions arrive et s’arrête nez à nez avec le précédent…
Les hayons s’abattent. D’autres soldats en descendent… Des ordres retentissent… Des tirs isolés…. Les voix qui s’éloignent…
 
Ils sont probablement en train d’achever les blessés…