15 février 2017

15 mai 1940

GSM1

Ce 15 mai dans les Ardennes, c’est un jour qui est gravé dans ma mémoire jusqu’à la mort…
 
Pendant 40 ans, mon fils, mon cerveau a effacé, oui, effacé cette journée et toutes celles qui ont suivi…
Ces journées d’horreur, me sont revenues il y a peu et j’ai voulu affronter leur souvenir…
Avec ta mère, nous sommes allés sur place… Je suis allé revoir ces lieux douloureux…
Oui, je revois, ce 15 mai…
 
Le matin de ce jour là, nous avions peu dormi, fatigués, mais décidés à rejoindre le front. Nous ignorions alors qu’il n’y avait plus de front.
Nous gravissions les raidillons et descendions des collines, l’une après l’autre, quand, au sommet d’un champ de blé, nous distinguons un convoi de camions militaires…
 
Nous faisons mettre en joue par les tireurs d’élites, tandis que l’ensemble du régiment se plaque au sol…
Le lieutenant observe avec ses jumelles… Il les lâche et s’écrie «  Ne tirez pas. Ce sont des alliés Belges ! »…
Au loin nous distinguons le convoi qui s’arrête…
 
A l’ordre du Lieutenant, nous nous relevons tous, mettons nos armes en bandoulières et nous élançons vers le convoi.
Nous courrons joyeux vers nos alliés, en criant, « Attendez-nous ! Faites nous une petite place ».
Les cris de joie fusent, tandis que nous courrons à perdre haleine…
 
Au loin, j’aperçois les soldats Belges qui descendent de camion pour nous accueillir…
Ils descendent dans le fossé. Ils doivent en profiter pour aller pisser…
 
Nous nous rapprochons vite, mais soudain, des coups de feux claquent.
Mais qu’est-ce qu’il leur prend à ces Belges ? Ils nous prennent pour des Boches !
« Ne tirez pas ! On est Français ! ». Les tirs deviennent un vrai mitraillage. Des camarades qui couraient près de moi tombent. Certains s’arrêtent hésitent, chancèlent, tombent dans des gerbes de sang… Je n’ y comprends rien… Je continue à courir, tellement tétanisé, que je ne sais pas quoi faire d’autre. Mourir par des tirs amis, quelle bêtise la guerre !
 
Il n’y a plus personne autour de moi. Le Lieutenant est tombé lui aussi… devant moi ; une ligne de fumée des tirs Belges s’élève du fossé qui borde la route. Plus je suis terrifié, plus je cours, en pensant que peut-être je passerai plus facilement entre les balles.
Arrivé près du fossé, emporté dans mon élan, je saute par-dessus les hommes allongés l’œil rivé à l’œilleton de leur viseur. Je franchis d’un bond ce fossé et traverse la route entre les camions arrêtés.
Je saute l’autre fossé et m’enfuis vers le bois tout proche.
 
Je m’affale derrière le premier arbre venu.
Je réalise soudain, que l’uniforme des soldats qui nous mitraillent est Allemand. Je les ai vu de près. Uniforme verdâtre et non kaki marron comme les Belges…
Epuisé, je regarde néanmoins, le nez au raz des racines…
 
Les camions, sont aux couleurs du drapeau Belge. Le massacre continue…
 
Je vois au loin, quelques hommes qui s’enfuient, d’autres qui tombent fauchés par les mitrailleuses ennemies…
J’espère que certains ont eu l’idée de se coucher pour éviter d’être tués…
J’ai la gorge nouée de voir mes camarades exterminés. Un sentiment de colère, de désespoir et de frayeur m’envahit. Je me couche derrière l’arbre. Un tremblement secoue tout mon corps. Mes dents s’entrechoquent. Je ne peux rien réprimer…
 
Cela dure longtemps…
J’entends les tirs cesser, puis les rires des Allemands, dont je reconnais les accents gutturaux…
 
Je ne bouge toujours pas. Je ne peux pas. J’écoute, tout ce que je parviens à faire c’est d’écouter. Je me dis que s’ils venaient pour me tuer, je ne pourrais même pas me défendre… Tant pis !..
Mes amis, mes copains, sont morts, alors, pourquoi pas moi, après tout ?
 
J’ai peur de mourir, mais mes muscles ne répondent pas, mes yeux ne voient plus. J’entends seulement…
 
Combien de temps se passe –t-il ? Je ne sais pas. J’entends des avions passer en rase-mottes et qui mitraillent. Ils passent et repassent plusieurs fois, dans les deux sens et mitraillent le champ où mes camarades sont allongés, vivants ou morts. Un tel acharnement…
 
Un autre convoi de camions arrive et s’arrête nez à nez avec le précédent…
Les hayons s’abattent. D’autres soldats en descendent… Des ordres retentissent… Des tirs isolés…. Les voix qui s’éloignent…
 
Ils sont probablement en train d’achever les blessés…

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12 février 2017

14 mai 1940

GSM1

Après de brèves discussions entre les sous-offs et le lieutenant, l’avis général est de nous replier vers l’ouest, toute autre direction étant suicidaire. Il nous faut regagner la France, dépasser la progression Allemande, afin de rejoindre les nôtres pour poursuivre le combat.
Le Lieutenant prend la décision finale. Nous avons tôt fait de donner les ordres de départ.
Cependant, certains groupes ne nous suivront pas, car ils préfèrent emprunter leur propre chemin, quitte à désobéir au lieutenant. Celui-ci accepte, car après tout, ils ont peut-être raison... 
 
Le 8ème R.I., du moins ce qu’il en reste, est en ordre de marche et prêt à se battre de nouveau.
Je me dis quand même que nous n’avons pas beaucoup de munitions.
 
La charrette remplie de culasses de canons antichars, ralentit notre progression. Nous détachons le mulet et renversons la charrette dans le fossé.
 
Nous pouvons enfin continuer, à travers la campagne et les bois, plutôt que sur la route où nous étions vulnérables…
Nous marchons en ordre dispersé, avec des flancs gardes… Tout se passe bien…
Certes, quand des moteurs d’avions se font entendre, nous nous aplatissons  au sol…
Certes pendant notre progression, nous percevons au loin, des volutes de fumées, l’écho des tirs et explosions…
Nous sommes tendus et l’atmosphère, parmi les hommes est plus à la revanche, que l’on pense certaine et proche, qu’à l’effondrement. Nous voulons faire payer aux « doryphores », le prix qu’il faudra.
(Nous sommes à ce moment, loin de penser que la situation est à ce point catastrophique).
 
A plusieurs reprises, nous franchissons des routes. C’est à chaque fois avec beaucoup de précautions. Nous postons des tireurs d’élites. Les hommes traversent par vagues successives en courant pour aller se fondre dans les bois alentours…
 
Mais à chaque fois, pas d’Allemand, pas âme qui vive, d’ailleurs…

 

Je n’en suis pas mécontent et je pense de plus en plus que nous sommes en posture de sortir de la tenaille qui se referme sur les troupes Françaises…
 
Bientôt, nous les raccompagnerons en Allemagne, ces putains de Boches !
 
Quelques combats aériens qui se déroulent très haut dans le ciel, l’épave d’un avion Allemand dans un champ brûlé, nous renforcent dans cette idée…
 
Ce qui m’inquiète le plus ce sont ces quelques chasseurs ennemis qui passent en rase-mottes…
On a beau se faire tout petits…1500 hommes… Est-ce que cela peut passer inaperçu ?
Dans des fermes désertées, nous nous servons en nourriture, eau, vin et reprenons notre route.
Nous avons depuis longtemps jeté nos capotes, nos objets inutiles, si lourds à porter et retroussé nos manches…
Nous ne faisons pas de grandes poses, car nous savons que notre vie dépend de notre rapidité.
Aussi, lorsque la nuit vient, nous continuons notre marche. L’allure est plus lente, bien sur, plus hésitante, plus prudente…

Posté par zalandeau à 10:04 - Commentaires [0] - Permalien [#]
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